En bref
Afin de prévenir les tentatives de
libéralisation, une initiative cantonale
demandant le monopole public en
matière d’approvisionnement et de
distribution d’eau, de gaz et
d’électricité avait abouti en mai 2005.
Début 2006, le Grand Conseil avait
scindé l’initiative en trois volets, l’eau
et l’électricité devant être soumises au
vote populaire séparément, et le volet
"gaz" déclaré irrecevable. Or, deux
citoyens, représentés par messieurs les
avocats Luscher et Jornot, avaient
recouru au Tribunal fédéral, qui a
récemment rejeté ce recours. Le Grand
Conseil reprendra donc ses travaux, en
se déterminant cette fois sur le fond de
l’affaire. A moins de proposer un
contre-projet, il devra prendre sa
décision en août 2007, après quoi
l’initiative ou ce qu’il en reste, sera
soumise au vote populaire.
Les libéraux craignent le verdict du
peuple, ...l’UDC aussi
C’est devenu une vraie manie : la
majorité régnant au Grand Conseil
genevois a pris la mauvaise habitude de
faire invalider les initiatives populaires.
Sous prétexte de déterminer la
recevabilité d’une initiative, il s’agit le
plus souvent d’éluder un débat public
sur le fond, et de se soustraire au
verdict du vote populaire. Cela n’a pas
manqué dans le cas de l’initiative
"Energie - Eau : notre affaire - respect
de la volonté populaire IN 126",
initiative qui demande de transformer
le monopole de fait des Services
Industriels (SIG) en monopole de droit
inscrit dans la constitution cantonale.
Lors du débat au Grand Conseil sur la
recevabilité de l’IN 126 le 27 janvier
2006, le débat s’était orienté très
rapidement, et de manière à peine
déguisée, vers des discussions sur le
fond, qui elles devaient prendre place
plus tard. Il était apparu - clairement et
sans surprise - que les libéraux,
principalement, n’en veulent pas, de
cette initiative, mais que craignant sans
doute la sanction d’un vote populaire,
ils avaient réagi sur le seul terrain qui
leur restait, soit faire invalider
l’initiative, et donc priver le peuple de
son droit fondamental de s’exprimer
sur cette question. Pour les privatiseurs
et autres adversaires du service public,
il y avait, et il y a encore, tout à
craindre de cette confrontation avec
l’électorat genevois : en effet, en 2002,
ce dernier avait repoussé à presque
deux tiers la Loi sur le marché de
l’électricité (LME).
En conclusion, la majorité du Grand
Conseil avait décidé de scinder l’IN
126 en trois volets, l’eau et l’électricité
devant être soumises au vote populaire
séparément, et le volet "gaz" déclaré
irrecevable. Au vote final, les libéraux,
suivis par l’UDC, s’étaient opposés à la
recevabilité.
Une manœuvre dilatoire de plus...
Sur ces entrefaites, deux citoyens
genevois ont recouru au Tribunal
fédéral (TF), représentés par les sieurs
Jornot et Luscher, par ailleurs députés
libéraux. Par un arrêt du 18 octobre
2006 (1P.129/2006/col), le TF a rejeté
ce recours.
L’argumentation tourne principalement
autour de la question du
monopole de droit, et de la violation
éventuelle de la liberté économique,
qui est garantie par la Constitution
fédérale (Art. 27 al. 1). Toute
restriction à un droit fondamental doit
être justifiée par un intérêt public, et
quelques dérogations sont admises, à
condition qu’elles soient fondées sur
les droits régaliens des cantons. Selon
l’arrêt du TF (para. 3.6) "il paraît
qu’entre un système de monopole et
celui de l’autorisation préalable
[proposé par les recourants, NDLR]
dans un régime de libre concurrence, le
premier permet d’atteindre de façon
plus sûre, plus efficace et à moindre
frais pour la collectivité les objectifs
d’intérêt général fixés par la
constitution cantonale". L’arrêt du TF
fait référence (para. 3.5) aux objectifs
de l’article 160E de la constitution
cantonale, "où il s’agit d’assurer la
sécurité de l’approvisionnement, une
distribution et une utilisation de
l’énergie fondée sur les principes
d’économie, le développement
prioritaire des énergies renouvelables et
le respect de l’environnement,
l’initiative se conforme aux objectifs
fixés à l’art. 160E de la Constitution
cantonale, disposition dont la
conformité au droit supérieur n’est ni
contestée, ni contestable".
Le TF égratigne le Grand Conseil
La scission de l’initiative, contestée par
les recourants, a cependant été admise
par le TF car "si elle est critiquable du
point de vue de la technique législative,
la scission opérée par le Grand Conseil
ne pose pas de problème sous l’angle
des droits politiques".
Pendant ce temps, au Palais fédéral...
Les lois fédérales sur l’approvisionnement
en électricité (LIE et LApEl),
présentement en gestation aux
Chambres fédérales, pourront
cependant changer la donne, mais
comme le dit l’arrêt du TF, "cette
révision tend à permettre une ouverture
par étapes du marché, tout en
garantissant notamment l’approvisionnement.
Dans son message relatif à l’IN
126, le Conseil d’Etat admet que, dès
l’entrée en vigueur du droit fédéral
prévoyant l’ouverture du marché, les
dispositions contraires du droit
cantonal devraient être abrogées. Le
Parlement fédéral pourra d’ailleurs tenir
compte de l’état de la législation
fédérale lorsque, le cas échéant, il sera
appelé à donner la garantie de la
Confédération à la norme constitutionnelle
cantonale (art. 51 al. 2 Cst.).
Néanmoins, tant que demeurent les
compétences des cantons dans ce
domaine, il y a lieu de reconnaître au
Constituant cantonal la possibilité
d’effectuer le choix qui lui est proposé.
Dans l’attente d’une réglementation
fédérale, une libéralisation totale du
marché, souhaitée par les recourant-e-s,
n’apparaît pas préférable à la
transformation, opérée par l’initiative,
d’un monopole de fait en monopole de
droit, laquelle se traduirait dans les faits
par un statu quo".
Les deux chambres du parlement
fédéral ayant abouti à des projets de
loi divergents, il va falloir réconcilier
les deux textes, ce qui pourrait se faire
lors de la session de décembre 2006.
Et selon l’issue des débats, il risque
Post Scriptum - Vendredi 15 décembre 2006
d’y avoir référendum.
Affaire à suivre...
En attendant, le Grand Conseil
reprendra ses travaux, en se
déterminant cette fois sur le fond de
l’affaire. A moins de proposer un
contre-projet, il devra prendre sa
décision en août 2007 au plus tard,
après quoi l’initiative ou ce qu’il en
reste, sera soumise au vote populaire.
Eric Peytremann
membre du comité d’initiative