Sortir du « masculin universel »

Entretien avec Liliane Maury Pasquier,
Présidente honoraire de l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe

Depuis les années 1990, Liliane Maury Pasquier se bat pour que les textes législatifs et administratifs soient rédigés de manière non sexiste. Si d’autres pays francophones semblent avoir fait un bond dans la direction d’une écriture inclusive, en Suisse et en France cette cause est loin de faire l’unanimité au sein de la classe politique.

Pourquoi l’écriture inclusive est-elle un combat politique ?
Depuis la Révolution française, le masculin l’emporte sur le féminin dans la langue de Molière. Ça veut tout dire ! Ecrire au masculin, c’est une manière d’invisibiliser les femmes. Prendre la peine de rédiger de façon épicène, c’est au contraire une manière de ne pas exclure cette moitié de la population.

Dans ta carrière politique, comment as-tu défendu l’adoption d’un langage non sexiste dans les textes administratifs et législatifs ?
J’ai participé à la fin des années 1990 à une commission ad hoc pour la révision de la Constitution fédérale. J’ai réalisé que le texte allemand comportait de nombreuses tournures épicènes alors qu’en français, tout était au masculin. Je me suis battue pour que les formulations soient rédigées de façon inclusive mais mes propositions ont pour la plupart été balayées.

J’ai tout de même réussi à faire changer quelques tournures, comme « L’exercice du droit de vote se fait dans la commune de domicile » au lieu de « Les citoyens et électeurs votent dans leur commune de domicile ». C’est un changement qui peut sembler mineur mais qui a l’avantage d’ôter toute référence au genre. La formulation devient ainsi complètement neutre.

À Strasbourg, au Conseil de l’Europe, je me suis notamment battue pour que toutes les communications émanant de la présidence soient rédigées de manière non sexiste. A mon départ, mon équipe a reconnu qu’elle ne pouvait plus envisager d’écrire un texte entièrement au masculin, alors que la majorité trouvait l’exercice trop compliqué au début.

Quelles ont été les réactions ?
J’ai tout entendu, mais le reproche le plus fréquent est que l’écriture inclusive alourdit la lecture. Or c’est complètement faux, puisque ce n’est qu’une simple question d’habitude. J’ai aussi souvent entendu dire que cette façon d’écrire dénaturait la langue française. Pourtant, le français est une langue vivante, il est en constante évolution et ne subit aucun dommage du fait qu’on féminise certaines tournures.

Que répondre à celles et ceux qui estiment que ce combat est anecdotique ?
Il peut paraitre anecdotique, mais la violence des réactions sur le sujet démontre que ça n’est pas le cas. C’est un combat symbolique certes, mais les symboles ont leur importance. En nous battant pour un langage non sexiste, nous nous plaçons dans le registre des droits humains et nous luttons contre l’invisibilisation des femmes.

Est-ce qu’il s’agit d’un combat de gauche ?
Non, je ne crois pas puisque toutes les femmes sont concernées. Depuis quelque temps, j’ai été confrontée à des réactions négatives venant de celles et ceux dont on pourrait s’attendre qu’ils et elles soutiennent la rédaction non sexiste. On nous reproche de considérer le monde comme binaire en ajoutant les formes féminines, alors que certain-es ne se retrouvent ni dans le genre masculin, ni dans le genre féminin. Je comprends ces remarques, mais j’estime que dans l’ordre des priorités, redonner plus de place aux femmes qui sont invisibilisées depuis des millénaires est plus urgent.

Propos recueillis par Frédérique Bouchet

 


Une charte pour une pratique harmonisée

Par Frédérique Bouchet,
Secrétaire générale

 

« La féminisation du langage est omniprésente dans votre communication et cela devient insupportable. » « Vous avez oublié de féminiser tous dans cette publication sur les réseaux sociaux, attention ! » Régulièrement, le secrétariat reçoit des messages en rapport au langage inclusif. Si la question peut paraître anecdotique pour certain-es, c’est en réalité une question complexe qui a tendance à exacerber les sensibilités.

Le PS genevois utilise l’écriture inclusive dans ses supports de communication depuis longtemps. L’usage avait toutefois tendance à changer en fonction du rédacteur ou de la rédactrice. Sur proposition du groupe égalité, le secrétariat du PSG a suivi une formation sur l’écriture inclusive. L’occasion de questionner nos pratiques et d’élaborer une charte fixant les règles qui garantissent une certaine cohérence et une uniformité dans la communication externe et interne du PS genevois.

Détail marquant, il n’existe pas qu’une seule manière de rédiger de façon non sexiste. Chaque organisation a ses habitudes et peut fixer des règles différentes. Si certains principes devraient être favorisés, comme la féminisation des noms de fonction ou l’utilisation des mots englobants (« le groupe socialiste » au lieu de « les députés », « les entreprises » au lieu de « les entrepreneurs »), d’autres nécessitent qu’on s’y attarde et qu’on choisisse l’option qui nous semble la plus adéquate.

Militant.e.s, militant-es, militantEs, militantXes ou militantҮeҮs : comment choisir ?
Quand il s’agit d’écrire un nom en incluant la forme féminine, une multitude de choix s’offre aux personnes qui rédigent. Le point médian a l’avantage d’être discret, mais il n’apparaît pas sur un clavier. Les points ont l’inconvénient de donner l’impression que la phrase touche à sa fin. Le E majuscule donne l’impression d’une surreprésentation du genre féminin. Le X, qui permet d’inclure les personnes non binaires, rend la lecture plus difficile. Le PSG a finalement opté pour le tiret, bien connu et facile à trouver sur le clavier, mais non répété. Ainsi, au lieu de dire les militant-e-s, nous écrivons les militant-es, et limitons ainsi la coupure du mot à une seule.

Les militants et les militantes sont actives. Et alors ?
L’Académie française exige que l’accord se fasse toujours au masculin, quand les deux genres sont mentionnés. Or il nous a semblé important de sortir de la logique du « tout masculin » pour passer à une logique d’accord de proximité. Il ne reste plus qu’à sortir de nos habitudes et des règles que l’on a apprises à l’école !

La charte détaillant l’ensemble des règles d’écriture inclusive adoptées par le PS genevois peut être consultée à cette adresse : www.ps-ge.ch/ecriture-inclusive